A propos des croyances collectives par Fred – Partie 1 : Le 11 septembre et ses légendes
Orson Welles terrifiant l'Amérique avec son adaptation de "La Guerre des Mondes" en 1938
- L'empire des croyances, Presses Universitaires de France (2003)
- Vie et mort des croyances collectives, éditions Hermann (2006)
Beaucoup d'exemples et arguments avancés ici sont inspirés de ses travaux.
Deux exemples de légendes nées à l'occasion du 11 septembre sont intéressants à rappeler :
- Le premier est connu comme "La figure du Diable". Certains ont vu dans ces attentats la marque de Satan, s'appuyant sur une photo sur laquelle la fumée générée par l'impact des avions fait penser à une figure diabolique (voir figure 1, ci-dessous).
- Le deuxième exemple est celui des "Orphelins du 11 septembre". Cette légende, selon laquelle les attentats auraient fait plusieurs milliers d'orphelins[1], fut si vivace, qu'une fondation a été créée. Celle-ci récolta plusieurs millions de dollars et des milliers de proposition d'adoption. Bien entendu cette rumeur s'avéra fausse puisqu'il n'y eut en fait aucun orphelin à déplorer.

Ces deux exemples présentent l'avantage de mettre en évidence certains des mécanismes à l'œuvre dans le processus de croyance collective.
Dans le premier exemple, la forme sous laquelle les volutes de fumée s'organisent parait troublante lorsqu'on néglige dans l'analyse, l'influence de la taille de l'échantillon. En effet, si on considère les millions de photos prises juste après l'impact (plusieurs heures de vidéo cumulées, sous tous les angles imaginables), il est tout de suite moins surprenant que certaines évoquent (notre imagination aidant) des figures connues. La probabilité d'occurrence de l'évènement considéré est infime mais le nombre de fois où il est tenté est gigantesque. C'est le même mécanisme qu'exploitent les astrologues lorsqu'ils s'enorgueillissent d'avoir prévu tel ou tel évènement. Sur la somme considérable de prédictions faites par eux quotidiennement, il n'est pas étonnant que certaines tombent juste, surtout si celles-ci relèvent d'énoncés tellement vagues, qu'ils multiplient le nombre d'interprétations possibles, ce qui amplifie encore le phénomène. Comme l'aurait dit Voltaire : "Un astrologue ne saurait avoir le privilège de se tromper toujours".
Le deuxième exemple met en avant un autre mécanisme classique des croyances collectives. Il s'agit de conférer aux rumeurs l'apparence d'un raisonnement déductif rigoureux, peu importe les contre vérités ou les erreurs (volontaires ou non) dont elles sont émaillées. Ici, le raisonnement consistait à dire que la disparition de plusieurs milliers d'adultes actifs (donc de parents potentiels) entraîne l'apparition de milliers d'orphelins (vu le nombre moyen d'enfants d'un couple américain). Bien entendu, le succès que rencontra cette rumeur sur le "marché cognitif"[2] a été amplifié par différents facteurs :
- l'ambiance n'était pas au scepticisme (il aurait été malvenue d'émettre des doutes qu'on aurait pu interpréter comme une volonté de relativiser la dimension tragique de l'évènement) ;
- la propagation de légendes urbaines (les déambulations de hordes d'orphelins en haillons dans les rues de New York) ;
C'est ce même mécanisme de rationalité apparente du discours, qui opère dans la survivance de la rumeur selon laquelle la population asiatique du 13ème arrondissement de Paris ne déclare pas ses morts, afin de transmettre leurs papiers d'identité à de nouveaux "clandestins". La rumeur s'appuie sur un comparatif entre le taux de mortalité moyen de la population française et celui, bien inférieur, déclaré par la communauté asiatique. L'erreur ici, consiste à ne pas prendre en compte les différences sociologiques importantes entre les deux populations (notamment en terme d'âge moyen).
Conclusions sur la partie 1
Les légendes proposées dans cette première partie, ayant pour origine des mécanismes relativement bien compris et analysés, peuvent être combattues à peu près efficacement. De plus, hormis pour la légende de la communauté asiatique du 13ème arrondissement, qui comprend une dimension raciste évidente, leur expression ne véhicule pas de message idéologique. Tel n'est pas le cas d'une autre catégorie de légendes, nettement plus difficiles à combattre : les mythes conspirationnistes ou théories du complot. Nous essaierons de comprendre pourquoi dans la deuxième partie.
[1] 15000 selon le Times du 26 septembre 2001.
[2] Pour reprendre l'expression introduite par Bronner, lorsqu'il analyse les caractéristiques et les évolutions de l'empire des croyances sous l'angle d'un marché répondant à la loi de l'offre et de la demande (voir notamment "L'empire des croyances", PUF 2003).
[3] Hillary Clinton a elle-même évalué le nombre d'orphelins à 10000 sur la chaîne de radio NPR.