A propos des croyances collectives par Fred – Partie 1 : Le 11 septembre et ses légendes

Publié le par La Bifurcation

Orson Welles terrifiant l'Amérique avec son adaptation de "La Guerre des Mondes" en 1938

 

Les attentats du 11 septembre 2001, hautement traumatisants et symboliques, ont été l'occasion de vérifier la puissance et le dynamisme des croyances collectives. La thèse de la sécularisation (dans son acceptation la plus radicale : rapport inversement proportionnel entre le niveau d'industrialisation d'une société et le développement de ses croyances), si souvent invoquée au début du 20ème siècle, semble donc contredite. La recherche des raisons pour lesquelles ce véritable "empire des croyances" demeure aussi vivace est un problème complexe qui ne sera pas développé dans ce texte. Il a en revanche été analysé en détail par Gérald Bronner (professeur à l'Université Marc Bloch de Strasbourg) dans ses ouvrages :

 

  • L'empire des croyances, Presses Universitaires de France (2003)
  • Vie et mort des croyances collectives, éditions Hermann (2006)


Beaucoup d'exemples et arguments avancés ici sont inspirés de ses travaux.


Deux exemples de légendes nées à l'occasion du 11 septembre sont intéressants à rappeler :
 

  • Le premier est connu comme "La figure du Diable". Certains ont vu dans ces attentats la marque de Satan, s'appuyant sur une photo sur laquelle la fumée générée par l'impact des avions fait penser à une figure diabolique (voir figure 1, ci-dessous).
  • Le deuxième exemple est celui des "Orphelins du 11 septembre". Cette légende, selon laquelle les attentats auraient fait plusieurs milliers d'orphelins[1], fut si vivace, qu'une fondation a été créée. Celle-ci récolta plusieurs millions de dollars et des milliers de proposition d'adoption. Bien entendu cette rumeur s'avéra fausse puisqu'il n'y eut en fait aucun orphelin à déplorer.

 



Ces deux exemples présentent l'avantage de mettre en évidence certains des mécanismes à l'œuvre dans le processus de croyance collective.


Dans le premier exemple, la forme sous laquelle les volutes de fumée s'organisent parait troublante lorsqu'on néglige dans l'analyse, l'influence de la taille de l'échantillon. En effet, si on considère les millions de photos prises juste après l'impact (plusieurs heures de vidéo cumulées, sous tous les angles imaginables), il est tout de suite moins surprenant que certaines évoquent (notre imagination aidant) des figures connues. La probabilité d'occurrence de l'évènement considéré est infime mais le nombre de fois où il est tenté est gigantesque. C'est le même mécanisme qu'exploitent les astrologues lorsqu'ils s'enorgueillissent d'avoir prévu tel ou tel évènement. Sur la somme considérable de prédictions faites par eux quotidiennement, il n'est pas étonnant que certaines tombent juste, surtout si celles-ci relèvent d'énoncés tellement vagues, qu'ils multiplient le nombre d'interprétations possibles, ce qui amplifie encore le phénomène. Comme l'aurait dit Voltaire : "Un astrologue ne saurait avoir le privilège de se tromper toujours".


Le deuxième exemple met en avant un autre mécanisme classique des croyances collectives. Il s'agit de conférer aux rumeurs l'apparence d'un raisonnement déductif rigoureux, peu importe les contre vérités ou les erreurs (volontaires ou non) dont elles sont émaillées. Ici, le raisonnement consistait à dire que la disparition de plusieurs milliers d'adultes actifs (donc de parents potentiels) entraîne l'apparition de milliers d'orphelins (vu le nombre moyen d'enfants d'un couple américain). Bien entendu, le succès que rencontra cette rumeur sur le "marché cognitif"
[2] a été amplifié par différents facteurs :

  • l'ambiance n'était pas au scepticisme (il aurait été malvenue d'émettre des doutes qu'on aurait pu interpréter comme une volonté de relativiser la dimension tragique de l'évènement) ;
  • la propagation de légendes urbaines (les déambulations de hordes d'orphelins en haillons dans les rues de New York) ;
  • l'intervention de personnalités crédibles pour relayer cette rumeur[3].

C'est ce même mécanisme de rationalité apparente du discours, qui opère dans la survivance de la rumeur selon laquelle la population asiatique du 13ème arrondissement de Paris ne déclare pas ses morts, afin de transmettre leurs papiers d'identité à de nouveaux "clandestins". La rumeur s'appuie sur un comparatif entre le taux de mortalité moyen de la population française et celui, bien inférieur, déclaré par la communauté asiatique. L'erreur ici, consiste à ne pas prendre en compte les différences sociologiques importantes entre les deux populations (notamment en terme d'âge moyen).


Conclusions sur la partie 1

Les légendes proposées dans cette première partie, ayant pour origine des mécanismes relativement bien compris et analysés, peuvent être combattues à peu près efficacement. De plus, hormis pour la légende de la communauté asiatique du 13ème arrondissement, qui comprend une dimension raciste évidente, leur expression ne véhicule pas de message idéologique. Tel n'est pas le cas d'une autre catégorie de légendes, nettement plus difficiles à combattre : les mythes conspirationnistes ou théories du complot. Nous essaierons de comprendre pourquoi dans la deuxième partie.



[1] 15000 selon le Times du 26 septembre 2001.

[2] Pour reprendre l'expression introduite par Bronner, lorsqu'il analyse les caractéristiques et les évolutions de l'empire des croyances sous l'angle d'un marché répondant à la loi de l'offre et de la demande (voir notamment "L'empire des croyances", PUF 2003).

[3] Hillary Clinton a elle-même évalué le nombre d'orphelins à 10000 sur la chaîne de radio NPR.

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Publié dans société

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F
Merci Baccawine pour votre commentaire. Le theme des croyances collectives est effectivement complexe et surprenant, celles-ci se renouvelant sans cesse. Les ouvrages de Bronner dans ce domaine constituent une excellente entree en matiere (ses deux derniers livres sont presentes dans la rubrique a lire).<br /> Amicalement, Fred<br /> NB : desole pour l`absence d`accent, je vous reponds de Riga avec un clavier Letton.
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B
Article ultra-intéressant, très bien fourni.Les mécanismes des croyances et des superstitions ne manquent jamais de m'étonner, plus particulièrement ce que vous nommez avec pertinence le "rapport inversement proportionnel entre l'industrialisation d'une culture et le développement de ses croyances." Amicalement. Baccawine
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M
Les deux exemples donnés par Fred pour illustrer dans cette première partie les légendes urbaines directement issues du traumatisme du 11 septembre semblent s’alimenter dans deux sources différentes.<br /> La légende des orphelins peut se comprendre et s’expliquer par la forte décharge émotionnelle qui s’est emparée de la population New-Yorkaise (et Etats-unienne) et largement amplifiée par des médias (scénaris sur les sonneries de téléphones portables qui n’aboutissent pas - reconstitution des dernières heures de la vies des passagers, de leurs mouvements, paroles etc.), ce qui a conduit à une rapide et forte identification du grand malheur qui a frappé les victimes. Il n’est donc pas étonnant qu’un grand nombre de personnes ait voulu d’une façon ou d’une autre apporter son assistance, et la naissance de cette légende (qui ne peut, puisque sans fondement, que s’estomper avec le temps) permettait dans les premières heures post-attentats de satisfaire cet engagement, et de commencer par là même, le travail de deuil collectif.<br /> La légende du diable est sans doute plus problématique puisqu’elle est basée sur une vision symbolique du monde, elle même rattachée à la culture de la population ciblée (ce paramètre est clairement mis en évidence dans la représentation plutôt occidentale du diable[1], il ne me semble pas que cette image ait provoqué une quelconque réaction dans les populations des pays arabes…).<br /> Au symbolisme comme manifestation de l’œuvre de Satan pour annoncer l’apocalypse (Satan devenant plus puissant puisque Dieu a été abandonné par ses fidèles), il s’en est suivi celui de la main d’Allah pour exprimer sa colère (l’islam n’étant pas appliqué comme il devrait l’être). Cette légende, née après la catastrophe du tsunami et relayée par un nombre incroyable de sites et blogs, s’est appuyée sur une photo satellite où l’on est censé voir s’écrire le nom d’Allah (dans ce cas, outre la prise en compte de la taille de l’échantillon dont parle Fred, son succès est facilité par la grande variation calligraphique dans l’écriture arabe ; il est à noter que dans l’exemple donné par le site [2] la calligraphie proposée n’est pas appropriée, si on veut faire coller à la vague le nom d’Allah, l’écriture doit être de type « orientale » beaucoup plus arrondie…avec un peu d’effort et d’imagination, on peut si on le veut, arriver à le voir). <br /> Par ailleurs, il est intéressant de voir dans ces deux légendes une volonté d’exprimer, voire d’inviter à une radicalisation idéologique du christianisme d’une part, et de l’islam d’autre part. Ces légendes bien qu’absurdes par leurs approches irrationnelles, restent néanmoins en cohérence avec le concept de « Choc de civilisation » avancé après le 11 septembre.<br /> Et pour finir, de la forme d’un nuage (apparition de la vierge marie [2]), d’une trace d’eau (Apparition du Christ[3]) ou d’une carotte (Adam et Eve (!) sans protection [2]), il est possible de voir et de se persuader de tout ce que l’imagination suggère [4]. Ce phénomène est bien connu dans le domaine de la psychanalyse.<br /> <br /> <br /> <br /> [1] Représentation angoissante du diable largement véhiculée au moyen age et empruntée au dieu pan de la Grèce antique.<br /> [2] http://www.mukto-mona.com/rationalism/tsunami_allah.htm<br /> [3] la forme du Christ dans une trace d’eau à Sierck les Bains (Lorraine)<br /> [4] Véridique : Lors d’une promenade dans un cimetière célèbre de Paris, mon amie qui a oubliée de catéchiser son fils, s’est étonnée de l’intérêt que celui-ci, alors âgé de 5 ans, portait aux nombreuses représentations en croix ici et là. Il s’exclama alors : regarde maman, il y-a des épées partout !!!
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